Mon frère Albert
En 1995, mon frère m’a appris qu’il était atteint d’une maladie mortelle, je connaissais cette maladie. Nous avons commencé à partir de là un parcours incertain, mais toujours solidaire. C’est dans les larmes et les fous rires que nous avons rédigé un premier testament holographe pour réaliser, peu de temps après, qu’il était essentiel d’avoir un document légal qui pourrait me permettre de le soustraire à l’acharnement médical, en cas d’inaptitude.
Puis, avec une amie maquilleuse, on lui a appris à masquer les marques de son Kaposi. Par la suite, avec la complicité de notre sœur aînée, on a appris à nos frères et sœurs ce que vivait Albert. Nous aimions tous et toutes notre frère, cette annonce a renforcé notre volonté de l’accompagner totalement, et cela ne s’est jamais démenti. On a débuté la grande aventure de la trithérapie, avec toute sa panoplie d’effets secondaires et de maladies opportunes.
Notre mère, qui avait déjà eu son lot d’épreuves, l’a appris un peu plus tard, mais n’a jamais, un seul instant, retiré la moindre parcelle d’amour à son fils. Elle a eu cette parole merveilleuse, un jour qu’Albert, soucieux de la ménager, l’appelait pour l’informer qu’il songeait à s’investir plus publiquement ; « mon fils, je t’ai donné la vie, donné c’est donné, t’en fais ce que tu veux ». Elle avait alors autour de 92 ans, elle en a 98 aujourd’hui, souffre et ne comprend pas pourquoi ce n’est pas elle qu’on est venu chercher.
Albert, au-delà de sa discrétion, comptait un grand nombre d’amis. De chacune des époques de sa vie, il a su garder près de lui ceux qui le voyaient tel qu’il a toujours été : intègre, si intelligent, lucide, sensible, créatif, effacé, mais déterminé, détaché des choses du monde, mais conscient de ses rouages, aussi à l’aise avec le privilégié qu’avec le démuni. Mon frère est un grand homme qui a choisi une vie toute simple, une petite vie qu’il adorait. Chaque chose que nous déplaçons chez lui nous le rappelle, ça nous brise le cœur.
À vous tous, qui le fréquentiez, à chacun de vous qui a pu toucher sa grande humanité, je vous dis, au nom de ma famille, un profond merci pour la sereine et nourrissante fraternité qu’Albert a pu partager avec vous, et longue vie à ce qu’il a mis au monde.
Pauline Martin et famille


