Actualités VIH (spécial Toronto 2006)

Texte publi� le dimanche 20 août 2006.

Retour à la réalité

Ainsi, beaucoup de choses ont été dites en une semaine à Toronto et la plupart d’entre elles ne sont pas nouvelles. La différence tient à l’amplification du message. Ce genre d’événement a l’avantage d’être conçu pour les médias de masse et donc de faire porter ce message plus loin. Durablement ? Efficacement ? On pourrait en discuter des heures.

Quand Stephen Lewis dit que l’attitude de l’actuel gouvernement sud-africain par rapport à l’épidémie est une honte, il a raison. Mais le fait de dénoncer, depuis des années maintenant, ce premier ministre « négationniste » et sa ministre de la santé « citronnée » n’a pas changé la dure réalité du sida en Afrique du Sud. Le pire est qu’il risque d’être remplacé par un autre qui se douche après avoir baisé sans condom avec une séropo. Le gouvernement américain distribue ses milliards, mais à la condition qu’on respecte ses diktats d’extrême droite. Les pays du G8 ne respectent pas leurs promesses. Le pleutre Canada se défile. L’Église catholique lance régulièrement ses « fatwas » vaticanes contre le condom et les homos. « Passer aux actes » reste un vœu bien pieux tant et aussi longtemps que ces acteurs majeurs ne voient pas la réalité en face.

Le contenu scientifique du congrès fut de bonne et même d’excellente qualité parfois, mais dans l’ensemble on n’y trouve pas de découverte majeure, sauf certains développements encourageants au sujet des microbicides et des molécules de fusion ou encore des vaccins et j’en oublie certainement. Ce qui a surtout retenu mon attention durant cette semaine a été la présence et l’activisme des personnes atteintes d’où qu’elles viennent, l’événement aurait été sans âme en leur absence. Cependant, si on veut à l’avenir inviter à cette table les séropositifs de partout dans le monde, il faudrait que le congrès utilise les principales langues du monde pour communiquer avec elles sur place et pas seulement s’en tenir paresseusement à l’anglais obligatoire des présentations scientifiques. Presque toutes les nations étaient à Toronto et les services de traduction simultanée ne l’ont pas montré. Dans ce pays officiellement bilingue, le français a été utilisé du bout des lèvres pour quelques séances. Plusieurs francophones du Québec, d’Afrique ou d’Europe ont boudé malgré eux la plupart des séances pour cette raison. Dans une ville multiculturelle comme Toronto où les renseignements sur le transport en commun de la ville sont donnés, oralement ou par écrit, dans vingt langues, il y a de quoi s’étonner. Si l’ONU réussit à le faire, pourquoi le Congrès international sur le sida n’y arrive pas ? Cette anglophilie snobinarde n’est plus de mise aujourd’hui et j’espère que les organisateurs du congrès l’auront compris à temps pour l’édition de Mexico. Ce n’est pas en diffusant des messages de prévention en anglais ou en français que les radios kényanes ou maliennes informent les gens ; elles le font en parlant les langues locales. Alors si le congrès veut parler aux PVVIH et se faire comprendre, il doit à cet égard repenser sa stratégie de communication.

En conclusion, j’ai observé, autant de la part des délégués que des organisateurs de cet événement, qu’on insiste beaucoup sur l’accès aux antirétroviraux. Certains même font de l’accès universel et du traitement précoce de l’infection un nouveau cheval de bataille, mais dans cette précipitation on semble encore oublier que les ARV sont utiles quand ils viennent avec toutes les prophylaxies nécessaires, avec les médecins, le personnel de santé, les établissements et les laboratoires d’analyse. Sans tout cela, aucune politique de traitements des malades n’est au fond réaliste. En terminant, je m’en veux de cracher dans la soupe (comme on dit familièrement) parce que j’étais bien heureux de me retrouver avec tant de personnes vivant les mêmes choses que moi, mais à chaque jour de ce congrès la pensée embarrassante, celle qu’on n’ose pas dire, m’est venue à l’esprit. Ce déluge d’argent à Toronto sert à quoi, finalement ? La fatigue m’a fait voir des centaines de conteneurs pleins de médicaments, des cliniques modernes, des armées de médecins et d’infirmières en train de couler à pic devant le Convention Center au fond de l’immense lac Ontario, en pure perte.

Albert Martin



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