Existe-t-il quoi que se soit actuellement qui empêche l’évolution progressive de l’infection par le VIH au cours des années en une maladie dégénérative incurable inévitablemt mortelle, même avec les traitements disponibles pour le moment ? Non. Environ sept ou huit ans maintenant depuis l’arrivée de l’utilisation des associations de trois ou quatre médicaments, la résistance et la multirésistance emportent de plus en plus de patients, qui se retrouvent pratiquement à l’ère où aucun traitement n’existait.
Combien d’années le corps peut-il résister aux cocktails de médicaments puissants qui doivent être pris 365 jours par année, pour le reste de la vie du patient ? Le célèbre Dr Ho, grand spécialiste du SIDA aux Etats-Unis, a averti il y a quelques années déjà, qu’il est impossible d’envisager le traitement à long terme du VIH, par exemple sur huit, dix, quinze ou vingt ans, sans que le corps subisse inévitablement les atteintes toxiques destructives graves de la pharmacothérapie intensive permanente. La lipodystrophie est un exemple visible des perturbations graves, conséquences des médicaments, avec de profondes perturbations du métabolisme des lipides, alors imaginez les toxicités ailleurs à l’intérieur du corps.
L’hyperlipidémie importante vue dans le syndrome de lipodystrophie associé au syndrome d’immunodéficience doit être traitée par des médicaments hypolipidémiants-anticholestérolémiants, les statines ou fibrates, parfois avec une combinaison de deux médicaments abaissant les lipides sanguins. Les risques de pathologies cardio-vasculaires, incluant la crise cardiaque, associées aux lipides sanguins qui s’élèvent avec un traitement du VIH sont réels et inquiétants. Des perturbations du métabolisme du glucose sont aussi rencontrées dans certains cas à la suite du traitement du VIH, amenant soit une forme d’hyperglycémie qu’on nomme résistance à l’insuline ou intolérance au glucose, soit le diabète. Les personnes atteintes du VIH qui ont développé le diabète doivent modifier complètement leur alimentation et traiter l’hyperglycémie avec les médicaments oraux pour le diabète ou avec l’insuline, pour le restant de leurs jours. Il faut comprendre aussi que les médicaments inhibiteurs du VIH de la classe des analogues de nucléotides de l’ADN (acide désoxyribonucléique) — ces nucléotides, bases azotées blocs de construction de notre matériel génétique — que ces médicaments analogues bien qu’ils ne causent pas de mutation, modifient le métabolisme de l’ADN, entre autres en le ralentissant. Les tissus doivent se renouveler continuellement ce qui demande la production de nouvelles cellules par division cellulaire. Pour produire de nouvelles cellules, l’ADN doit se dupliquer, faire une copie de lui-même pour la nouvelle cellule. L’ADN est alors synthétisé par un enzyme, l’ADN-polymérase. Il est maintenant bien établi que les médicaments anti-VIH analogues des blocs de construction de l’ADN, en plus d’inhiber la synthèse du VIH, inhibent faiblement la synthèse de l’ADN humain. C’est que les médicaments anti-VIH analogues aux bases de construction de l’ADN, ne sont pas parfaitement sélectifs sur l’enzyme transcriptase inverse du VIH, et ils inhibent, beaucoup plus faiblement, mais tout de même, la synthèse d’ADN dans certains tissus en inhibant l’enzyme ADN-polymérase qui fabrique l’ADN en polymérisant, en reliant les nucléotides les uns avec les autres pour former la chaîne d’ADN. Ainsi, lors de la prise des médicaments de cette classe, les Inhibiteurs Nucléosidiques de la Transcriptase Inverse du VIH (les INTI) -AZT (Rétrovir), d4T (Zérit), ddI (Videx), par exemple— la synthèse d’ADN est significativement diminuée, par exemple, dans la mitochondrie, un organe majeur de la cellule responsable de la production de l’énergie cellulaire sous forme d’ATP, l’adénosine triphosphate. La toxicité de cette classe de médicaments sur le tissu adipeux, formé d’adipocytes, sur les nerfs et sur le tissu osseux est expliquée par ce mécanisme toxique sur l’ADN de ces tissus. Plus grande est la sélectivité d’un médicament, moins il agit sur d’autres cibles cellulaires où on ne désire pas qu’il agisse, autres cibles où il produit les effets secondaires et adverses.
Dans cette situation, les personnes atteintes du VIH sont prises au piège : juste derrière, le VIH et juste devant, les effets toxiques graves des médicaments. Il est alors difficile pour les personnes vivant avec le VIH de voir de l’avant. Pour ceux qui ont, à un moment donné, cessé la thérapie ou qui ont changé pour une combinaison moins puissante, parce qu’ils avaient des problèmes de tolérance à un médicament, il est clair cependant que la vitesse de progression de la maladie à VIH à ce moment-là est beaucoup plus grande et souffrante que la toxicité de la multithérapie. Cependant, après un certain nombre d’années, les pathologies issues de la toxicité des combinaisons de médicaments deviennent un groupe de pathologies usant et dégradant dangereusement l’organisme. Si la toxicité d’un médicament anti-VIH sur un organe exige son arrêt pour un autre médicament qui est moins puissant, cette baisse de puissance augmentera la charge virale, qui peut alors redevenir détectable, ou augmenter davantage si elle était détectable, mais relativement acceptable. Le problème de la résistance du VIH aux médicaments avec une charge virale mal inhibée se produit alors, et dès que le VIH développe des résistances, il a le libre cours de se multiplier et de détruire le système immunitaire, augmentant l’immunodéficience, les infections et les risques de cancer. Si un organe ou un tissu est atteint, on peut choisir de garder la même thérapie tout en utilisant des médicaments pour la douleur ou qui traitent la pathologie conséquente du traitement du VIH, comme traiter au Fosamax (alandrolone) les patients atteints d’ostéopénie/ostéoporose. La médication des personnes atteintes du VIH augmente bien sûr avec les années. Avec les résistances du VIH aux médicaments et le manque de puissance d’une combinaison de trois médicaments, chez un grand nombre de patients, il n’y a pas d’autre choix que d’augmenter la thérapie à quatre agents antirétroviraux, la quadrithérapie. La quadrithérapie est fréquente. C’est pourquoi il est plus juste maintenant de parler de multithérapie plutôt que de trithérapie. Certains patients peuvent être en quadrithérapie de médicaments pris oralement, par exemple, plus des injections d’un cinquième agent, le Fuzéon, un inhibiteur de l’entrée du VIH dans la cellule. Il va sans dire que le niveau de toxicité de quatre médicaments anti-VIH est considérablement plus élevé qu’avec trois médicaments. Alors l’usure de l’organisme au fil du temps est plus grande, plus rapide. Chez les patients atteints de l’hépatite C et du VIH, un traitement par injections d’interféron, plus le médicament anti-VHC Ribavirin pris oralement, s’ajoute à un moment donné pour traiter le virus de l’hépatite C. Vingt-cinq pourcent des personnes atteintes du VIH sont aussi atteintes du virus de l’hépatite C, actuellement en 2005, au Québec. Les antibiotiques des classes des antibactériens et des antifongiques doivent régulièrement être utilisés chez les personnes atteintes du VIH. Par définition, une personne dont le système immunitaire a été atteint par le VIH, aura des infections bactériennes, à champignons, ou virales et aura absolument besoin d’antibiotiques soit par occasions, soit à maintes reprises au cours de l’année ou encore continuellement, à tous les jours selon sa condition. La candidose chronique est fréquente et demande alors la prise d’un antifongique comme Diflucan ou Sporanox, soit en traitements de quelques semaines, par cycles ou en permanence. En plus des antibiotiques, le traitement des deux types d’infection par l’herpès, type I ou type II est nécessaire chez un bon nombre de patients VIH positifs, soit en traitement occasionnel soit en traitement suppressif continuel en permanence avec un des trois médicaments indiqués, Zovirax, Valtrex ou Famvir. Le problème de l’infection par le virus du papillome humain, abrévié par les lettres VPH, qui est la cause des condylomes ou verrues, le plus souvent dans la région génitale, est un autre problème difficile chez les personnes atteintes du VIH. Il s’agit en fait d’un groupe de virus du papillome, puisqu’il y en a au moins une cinquantaine de sérotypes différents, chacun portant son numéro, et certains d’entre eux étant plus problématiques que les autres. Chez la femme, ces virus sont clairement reliés au cancer du col de l’utérus.
***************************
Les combinaisons les plus puissantes de médicaments contre le VIH ne peuvent pas abaisser suffisamment la charge virale chez tous les patients.
Quel pourcentage maximal des patients (environ) peuvent voir leur charge virale devenir indétectable avec les combinaisons antivirales les plus puissantes ? Au maximum environ 75 à 80 pour cent des patients traités avec les plus puissantes combinaisons peuvent obtenir une charge virale indétectable. Ce pourcentage est inférieur avec des combinaisons moins puissantes.
Que se produit-il alors avec le VIH chez les patients qui sont ainsi traités et pour qui les puissants traitements ne baissent pas suffisamment la charge virale ? L’absence de possibilité de contrôle médical suffisant du VIH, la hausse de la charge virale et la résistance du VIH aux médicaments. Non seulement il est impossible actuellement de chasser le VIH du corps humain, les traitements actuels ne peuvent pas contrôler suffisamment le virus chez une proportion importante de patients.
Quelle idée vous faites-vous des patients VIH positifs dont la charge virale n’est pas indétectable ? Franchement, vous avez sûrement pensé au manque d’observance, à un manque de collaboration au traitement, aux modes de vie incompatibles à la bonne observance aux médicaments.
Pourquoi mal envisager d’abord ainsi les patients ? Alors que, nous venons de le voir, l’indétectabilité chez tous les patients est actuellement inatteignable avec la pharmacothérapie actuelle.
Pourquoi y a-t-il avec persistance l’idée que si le patient a des problèmes de charge virale, c’est à cause... du patient ???
N’avons-nous pas des idées mal conçues sur la valeur ou le mérite de ceux qui se trouvent à bien aller par rapport à ceux qui vont mal ?
Ceux qui vont mieux sont-ils pour nous des gagnants et ceux qui vont plus mal, eux, des perdants ? Ceux qui semblent avoir casé le SIDA, des héros d’équilibre et d’épanouissement et ceux qui expriment leurs difficultés, des négatifs ?
Finalement, ceux qui vont plus mal, selon cette façon de penser loin d’être rare, courraient après ? Ceux qui ne contrôlent pas le VIH ou qui ont davantage de problèmes de SIDA, ce seraient donc leur faute n’est-ce pas ?
Cette façon de penser et de voir les choses est très fréquente. Un grand nombre de gens pensent que ceux qui ne vont pas bien n’en ont pas assez fait pour bien aller et que c’est de leur faute. En fait, ces gens doivent s’imaginer que si c’était eux, ils seraient en bien meilleur état, puisqu’eux, sont de bien meilleures personnes. Les personnes atteintes du VIH qui en arrachent sont mal vues. Ce qu’on aime, c’est la santé, le travail, la beauté, l’argent, les récits de voyages, les grandes soirées de danse, les gens indépendants, qui s’organisent tout seuls. On a développé aussi toute une conception du malade qui endure en silence tous les maux jusqu’à la fin comme un modèle de grandeur, alors qu’on peut plutôt penser qu’une telle personne se passe en fait de tout l’amour et de la chaleur de l ‘entraide humaine pour son propre orgueil d’invincibilité et son incapacité de recevoir. On n’aime pas les malades, ceux qui ne travaillent plus — peu importe si c’est à cause de la maladie — les affaiblis, les appauvris, ceux qui ont perdu de leur autonomie. Les personnes atteintes du VIH, en plus de lutter pour leur santé, luttent aussi contre toutes ces idées dévalorisantes qui font obstacle à leur accueil et à leur soutien. Il est peu réaliste de croire qu’une personne pourrait toujours s’organiser toute seule. Il est probablement plus réaliste de constater qu’une personne a régulièrement besoin d’aide des autres, que chacun dans la vie aura à affronter bon nombre d’épreuves. Une des façons de réagir aux difficultés et aux épreuves est de cacher ses problèmes aux autres et à essayer de les camoufler et de faire semblant qu’ils ne sont pas là, entre autres pour ne pas faire voir ce qu’on considère comme de la faiblesse, car si on a des difficultés, ce doit être de notre faute, et on devrait régler ça soi-même, et si on est pas si fort que ça, c’est honteux finalement... Cependant, dans la vie, c’est normal d’affronter des difficultés, c’est normal d’avoir besoin d’aide. On ne combat pas le SIDA seul. Le VIH est un produit de la nature. Il n’y a rien de plus mal en soi dans le VIH que dans le virus du rhume ou dans le virus de l’herpès, comme il n’y a pas plus de mal en soi dans l’inondation d’un village, dans un accident de train ou dans une crevaison de pneu, à part bien sûr l’intensité du problème. Avoir le VIH n’est pas honteux, être malade n’est pas honteux, et avoir besoin et demander de l’aide n’est pas honteux.
Il y a de la culpabilisation et de la morale dans l’idée que l’on se fait de la personne atteinte du VIH, et encore, chez la personne atteinte du VIH qui va mal. Cette culpabilité et cette morale forment un obstacle majeur à l’aide qui peut être fournie aux personnes
infectées par le virus. Nous devons faire face au fait que les traitements du VIH connaissent des taux appréciables de complications, de difficultés et d’échec, déculpabiliser les personnes atteintes et les accueillir sans les juger en faisant preuve d’une ouverture toute spéciale envers ceux qui ne vont pas bien et qui sont malades.
Jean